Retour sur l'aventure Makatea avec Nina Caprez et Solenne Piret

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2021-01-21 11:39:41

Interview de Solenne Piret et Nina Caprez

Vous ĂȘtes sans doute dĂ©jĂ  nombreux Ă  avoir regardĂ© ce trĂšs beau film, Makatea, qui raconte comment une team de grimpeurs internationaux a participĂ© Ă  la naissance d’un spot de grimpe magique sur un atoll exceptionnel perdu dans la PolynĂ©sie française Ă  des dizaines d’heures de navigation du premier aĂ©roport international.

Chez Arkose ce film a fait autant briller les yeux de tous les grimpeurs qu’il a suscitĂ© de questions
. Ces questions nous les avons donc posĂ©es Ă  deux protagonistes du film, toutes deux athlĂštes du programme Be The Hero d’Arkose : Nina Caprez et Solenne Piret.

Nous vous livrons leur Ă©clairage intĂ©ressant sur ce film, brut de fonderie, pour vous permettre si ce n’est pas encore fait, de le regarder peut ĂȘtre avec un angle diffĂ©rent. Bonne lecture !

– Comment as tu Ă©tĂ© contactĂ©e pour participer Ă  ce film ? Ca s’est rĂ©ellement passĂ© comme dans le film ?

Nina: Erwan Le Lann (skipper du voilier Maewan et aventurier, ex-organisateur des Petzl Roc trip. NDLR) m’avait contactĂ©e en dĂ©cembre 2018 pour me parler de l’endroit et pour demander si je voulais ĂȘtre en charge de trouver des gens pour Ă©quiper des voies, pour les aspects sĂ©curitĂ© et pour trouver des sponsors. Donc j’ai bossĂ© 6 mois sur ce projet Ă  ses cotĂ©s et je suis bien contente du rĂ©sultat car on a Ă©tĂ© vraiment une belle Ă©quipe. Chacun avec ses capacitĂ©s diffĂ©rentes mais humainement on a tous eu des valeurs en commun.Le financement du film est arrivĂ© quasiment Ă  la fin et Ă©tait loin d’ĂȘtre notre prioritĂ©. D’abord il y avait la cause, “la mission”, puis ensuite cerise sur le gĂąteau, la com’ avec photos et film.

Solenne : Pour ma part c’est via mon copain, missionnĂ© pour faire les images lĂ  bas, que j’ai Ă©tĂ© contactĂ©e pour participer Ă  cette expĂ©dition. Donc rien Ă  voir avec le film en ce qui me concerne.

Nina en pleine action de “bolting / Photo © Jimmy Martinello Image

– Vous ĂȘtes vraiment venus pour ouvrir des voies ? Ou c’était un peu show off (genre vous en avez ouvert 4/5) ? Connaissais-tu dĂ©jĂ  tous les athlĂštes qui ont participĂ© ?

N : Tu rigoles ? Bien sur qu’on y est allĂ© pour ouvrir des voies et non pour faire semblant. On avait 3 semaines pour ouvrir, un nombre de spits limitĂ© donc on les a rĂ©partis par ouvreur pour que ça soit Ă©quilibrĂ©. On a bien choisi les spots, on voulait crĂ©er des vrais secteurs et pas Ă©quiper une voie par ci et une par lĂ . Le potentiel est sans fin, donc c’était difficile de choisir. (NDLR : lien pour tĂ©lĂ©charger le topo : Makatea_Escalade_GuideBook_2019-HighRes )On Ă©tait 15 en tout. La plupart Ă©taient sur place pendant un mois, certains ne pouvaient venir que 2 semaines. Pour moi c’était vraiment important d’ouvrir dans tous les niveaux, des voies de trĂšs grande qualitĂ© et durabilitĂ©. On a collĂ© des relais en titane (ce qui est le mieux pour des voies au bord de l’eau), puis des spits Petzl HCR en 10mm pour les points.Je ne connaissais pas tous les athlĂštes, et c’était un grand plaisir de passer autant de temps avec certains que je n’ai jamais croisĂ©s. Notamment Marcos Costa qui a travaillĂ© en Chine avec Erwan pour le Petzl Roc trip, puis GĂ©rard Fianossai, notre cher responsable secouriste et Solenne non plus je ne la connaissais pas (Ă  cette Ă©poque le programme BeTH by Arkose n’avait pas encore Ă©tĂ© lancĂ© NDLR) !

Les autres je les connaissais bien, ou leur qualitĂ©s de travail. A la fin du mois on a Ă©tĂ© une Ă©quipe tellement soudĂ©e ! A aucun moment il n’y a eu des tensions (sauf le soir quand JĂ©rĂ©my est arrivĂ© pour nous annoncer qu’il n’était encore jamais montĂ© sur une corde statique mais qu’il devait faire la couv’ pour Red Bull magasine..), on a tous bossĂ© comme des fous, on s’est vraiment investis dans le projet, dans le village, dans l’école sans passer bien sur Ă  cotĂ© de cette nature Ă©poustouflante.

S : Je suis venue pour apprendre Ă  ouvrir des voies, je n’avais jamais fait ça auparavant. Je ne connaissais personne. Pour ma part je dois avouer qu’à ce moment lĂ , j’ai vu cette expĂ©dition comme une opportunitĂ© purement personnelle (et donc assez Ă©goĂŻste au vue de l’impact Ă©cologique du dĂ©placement, que je compense volontairement en soutenant des projets Ă©co – mais ne souhaite pas communiquer publiquement dessus car consciente que c’est une action de « bonne conscience » et semblable Ă  un « traitement post traumatique » plutĂŽt qu’une action Ă  la source du problĂšme). C’était l’occasion de donner un coup de boost Ă  ma carriĂšre sportive et par consĂ©quent de servir les objectifs de dĂ©veloppement du paraclimbing que je m’étais fixĂ©s.

Repos total pour Solenne / Photo © Guillaume Broust

– Que penses-tu vraiment de cette idĂ©e de re-dynamiser le tissu Ă©conomique d’une Ăźle volcanique perdue au beau milieu de la PolynĂ©sie grĂące Ă  l’escalade et la via ferrata ? Est ce crĂ©dible de penser que Makatea peut devenir le futur Krabit de la PolynĂ©sie ?

N : Le but n’a jamais jamais Ă©tĂ© de crĂ©er le futur Krabit de la Polynesie Francaise, loin de lĂ  !On s’est lancĂ©s dans le projet aussi car le club d’escalade sur l’üle a demandĂ© de l’aide Ă  Erwan pour donner une autre lumiĂšre Ă  cette ile abandonnĂ©e et ravagĂ©e par l’exploitation des mines de phosphate. Au dĂ©but les gens du village ont Ă©tĂ© timides, puis au fur et Ă  mesure ils se sont ouverts et on a vĂ©cu des choses et beaucoup discutĂ©. Je me suis rendue compte Ă  quel point toute cette pĂ©riode phosphate a laissĂ© des cicatrices trĂšs profondes. Ils ont perdu leur identitĂ© et on avait quelques clefs pour leur apporter du renouveau, de la jeunesse, de la gaitĂ© pour pouvoir tourner la page et pour reprendre confiance en la valeur de leur Ăźle.

S : Aujourd’hui les habitants de l’üle vivent de la vente de coco et de crabe, et les jeunes n’y ont aucun avenir. Je pense que l’escalade peut rĂ©ellement venir complĂ©ter leurs activitĂ©s dĂ©jĂ  en place, et surtout leur donner un nouveau regard sur les ressources naturelles de leur Ăźle, Ă©tant aujourd’hui sur le point de redĂ©marrer l’activitĂ© d’extraction de phosphate. AprĂšs on parle de 60 habitants, donc pas besoin de devenir le futur Krabit de la PolynĂ©sie (pour qu’ils puissent en vivre dignement NDLR).

– On parle dans le film d’éco-dĂ©veloppement, qu’est ce qui fait dire ça ? Quels sont les moyens mis en place pour limiter la possible casse Ă©cologique ? Localement, mais aussi mondialement quand on sait qu’ un aller-retour Ă  Makatea coĂ»te 5,5teCO2, soit deux fois ce que l’ONU recommande de dĂ©penser annuellement par ĂȘtre humain pour conserver une chance de maintenir la hausse des tempĂ©ratures sous 2,5°C ?

N : Eco-dĂ©veloppement dans le cas de Makatea Ă©tait un mot clef. Certaines personnes (que j’ai contactĂ©es pour venir NDLR) qui voyagent dĂ©jĂ  beaucoup dans leur vie m’ont clairement dit que c’était trop loin pour eux. D’autres n’ont jamais pris l’avion dans leur vie et ils ont Ă©tĂ© enchantĂ©s de participer. C’était la dĂ©cision de chacun de venir ou pas.AprĂšs, je l’ai dĂ©jĂ  expliquĂ©, le but c’était d’utiliser cette Ă©nergie locale du club d’escalade (le prĂ©sident est le fils du maire) et d’aller monter un site durable avec notre aide. On voulait leur apprendre les bases importantes d’un dĂ©veloppement d’un site d’escalade, les erreurs Ă  Ă©viter, puis Ă  ĂȘtre autonomes bien sĂ»r. Equiper des voies, les maintenir, monter les installations nĂ©cessaires pour pouvoir accueillir mais surtout ĂȘtre capable de limiter le nombre des grimpeurs par rapport aux ressources sur l’ile.Puis on a fait un programme de sensibilisation avec l’école pendant 3 semaines, on a plantĂ© des arbres fruitiers avec eux
 La liste de notre impact sur leur eco-dĂ©veloppement est plutĂŽt longue.On voulait vraiment montrer aux gens qui habitent Ă  Tahiti et aux alentours que Makatea avait quelque chose de diffĂ©rent Ă  offrir qu’une Ăźle de plus achetĂ©e par les blancs oĂč tu trouves que des mĂ©ga buildings et hĂŽtels 5 Ă©toiles au bord de l’eau. Makatea est unique dans son genre, cet atoll surĂ©levĂ©, la qualitĂ© de la roche extra-ordinaire
 Quand on est grimpeur, c’est une Ă©vidence que c’est un paradis. Pour les non grimpeurs, il fallait expliquer un peu plus.En tout cas, Ă  notre dĂ©part aprĂšs un mois sur place et cet Ă©vĂšnement, les locaux avaient le coeur rempli de bonheur, d’espoir et de joie de vivre.

S : On parle ici d’éco-dĂ©veloppement en regard de l’exploitation de phosphate, que la moitiĂ© des habitants de l’üle (soit 30 personnes) considĂ©raient alors comme l’unique moyen de booster leur dĂ©veloppement. Je n’ai pas de chiffres exacts mais l’exploitation du phosphate est une catastrophe Ă©cologique (l’extraction en elle-mĂȘme mais aussi car c’est transformĂ© en engrais NDLR).Pour l’instant, ce sont des personnes habitant Ă  Tahiti mĂȘme, en Nouvelle-CalĂ©nonie et des AmĂ©ricains qui sont venus suite Ă  notre passage, donc moins loin que la mĂ©tropole. Et je pense qu’il en restera ainsi, en tous cas je l’espĂšre !

– Du coup ma question d’aprĂšs c’est : est-ce bien raisonnable de faire des films comme celui-ci, qui non seulement promeut la grimpe Ă  l’autre bout du monde mais en plus donne l’impression qu’on va faire une bonne action en allant y grimper ?

N : Oui je pense que c’est tout Ă  fait raisonnable. Maintenant on sait que Makatea existe et ce qu’il y a Ă  faire lĂ  bas. Ensuite, c’est la responsabilitĂ© de chacun de prendre la dĂ©cision s’il veut s’y rendre. C’est sĂ»r que personne n’y va comme Ă  Kalymnos pour consommer. C’est la mission pour s’y rendre : 25h d’avion pour aller Ă  Tahiti. Ensuite il faut 27 h en voilier, ou sinon il faut attendre le gros bateau qui passe une fois par mois pour amener de la nourriture et du gaz sur les iles. Il n’y a pas d’aĂ©roport et que 5 ancres Ă  500m de l’ile, puis faut un tout petit bateau pour pouvoir arriver sur l’ile. Perso j’ai prĂ©fĂ©rĂ© rire des rĂ©actions des gens quand la question d’aller Ă  Tahiti s’est posĂ©e. Le nombre de fois oĂč je suis partie aux US, au Canada, en Chine et personne ne m’a pointĂ©e du doigt. La PolynĂ©sie est tellement vague et loin dans les tĂȘtes des gens, qu’ils ont tendance Ă  pointer du doigt. Puis pour des gens habitant aux US c’est moins long d’aller Ă  Tahiti que d’aller en Europe.Je pense qu’il Ă©tait important de monter ce projet lĂ -bas car c’était un endroit oĂč il y avait un besoin. Les Ăźles, comme notamment l’Ile de PĂąques ont tellement subi et il ne fallait surtout pas reproduire le mĂȘme schĂ©ma sur Makatea.

S : Aujourd’hui c’est sĂ»r que faire ce genre de film n’est pas trĂšs raisonnable sans une vraie rĂ©flexion de communication en amont.

– A ton avis quel est l’intĂ©rĂȘt des marques Ă  financer des films de ce type ? Quelle image veulent elles faire passer via ce mode de communication ?

N : L’intĂ©rĂȘt c’est de montrer un peu le travail qu’il peut y avoir derriĂšre une voie d’escalade sur un site magique. Montrer que l’aventure existe encore, montrer cette belle nature puis faire rĂȘver les petits parisiens dans la grisaille

S : Je pense que ce film s’inscrit dans une volonté des marque de vendre du rêve, un « lifestyle », une team cool qui part Ă  l’autre bout du monde exercer le mĂ©tier de grimpeur pro, Ă  l’instar des Petzl Rock Trip il y a 10 ans.Si ce mode de communication paraĂźt aujourd’hui un peu dĂ©calĂ© au vu des questions environnementales fortes, certaines marques n’ont pas encore pris le tournant et je pense en ont besoin afin de conserver une image moderne qui met en avant leurs athlètes dans un milieu extraordinaire. Après toutes les marques n’ont pas forcément envie de communiquer sur leurs convictions écologiques, soit parce qu’elles n’en ont pas, soit parce qu’elles craignent le « green washing » ?..

Et pour en savoir encore plus sur les coulisses de cette aventure, n’hĂ©sitez pas Ă  lire le rĂ©cit de Nina sur son blog, juste ICI

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